On a dû
te dire qu'il fallait réussir dans la vie ; moi je te dis qu'il faut vivre,
c'est la plus grande réussite du monde. On t'a dit : "Avec ce que tu sais,
tu gagneras de l'argent." Moi je te dis : "Avec ce que tu sais, tu
gagneras des joies." C'est beaucoup mieux. Tout le monde se rue sur
l'argent. Il n'y a plus de place au tas des batailleurs. De temps en temps un
d'eux sort de la mêlée, blême, titubant, sentant déjà le cadavre, le regard
pareil à la froide clarté de la lune, les mains pleines d'or mais n'ayant plus
force et qualité pour vivre ; et la vie le rejette. Du côté des joies, nul ne
se presse ; elles sont libres dans le monde, seules à mener leurs jeux
féeriques sur l'asphodèle et le serpolet des clairières solitaires.
Jean
Giono
Les vraies richesses -1936
