"Un soir au Casino de Paris, une petite fille assise au
Premier rang capte mon
regard. Elle est grave, digne et belle.
"Accompagnée
de sa mère, de sa tante et de sa grand-mère.
"Je m’approche d’elle et je me mets à lui parler.
À lui improviser une déclaration
:
"Je
suis un baladin, un poète et, ce soir, tu es mon égérie."
"Je lui parle d’amour, de l’amour véritable. Je lui dis qu’elle
Doit avoir confiance dans la vie, qu’elle est plus bell
Qu’une princesse, qu’elle est une
reine :
"L’amour,
c’est délicat, c’est fin, c’est joli, c’est passionnant.
"Un
jour, tu rencontreras un prince, très charmant, qui t’aimera profondément. Et
sa tendresse, et son respect, seront comme autant de cadeaux de la vie que tu
mérites." Son regard appelait tous ces mots en moi, il réveillait le petit
garçon de Chelles qui aimait toute la pureté de son âme d’enfant. La salle elle
aussi, était gagnée par une sorte de beauté et gravité. Après le concert, la
fillette est venue me voir en loge, avec sa mère, sa tante, sa grand-mère. Et
je lui ai parlé, encore. Elle écoutait sans rien dire. Quand elle est sortie,
elle m’a lancé un regard d’une profonde intensité. Quelques jours plus tard,
j’ai reçu une lettre de sa mère, une autre de sa tante, une troisième de sa
grand-mère... me racontant son histoire. La petite fille avait été violée.
Depuis des mois, peut-être un an, elle ne prononçait plus un mot. Plus un seul.
Le lendemain du concert, au petit déjeuner, elle s’était soudainement remise à
parler....
"Être
artiste, c’est aussi savoir s’ouvrir vers la jeunesse, savoir comprendre les
enfants. C’est même peut-être ce qu’il y a de plus beau… Les comprendre, en les
respectant infiniment. Chaque jour, dans chaque coin du monde, l’enfance est
bafouée. Violée. Comment peut-on violer un enfant ? Ceux qui le subissent se
sentent salis. En même temps, ils se sentent coupables. C’est fou. Je le sais :
je l’ai vécu. Pas besoin d’épiloguer. La seule chose à dire, c’est que, en
aucun moment, aucun d’eux ne doit se sentir coupable.
Surtout
pas. C’est l’adulte qui a le pouvoir, qui en use, en abuse, et c’est juste
dégueulasse. Il emprisonne l’enfant dans le silence. Barbara a très bien dit
cela."
Jacques
Higelin
