On
prétend que la philosophie devrait nous délivrer de cette « mélancolie »… Mais
souvent, c’est elle qui l’approfondit, qui l’ancre, qui l’aggrave. À force de
regarder la vie en face, elle nous en révèle l’usure, la répétition, la
vacuité. Sénèque – comme Lucrèce avant lui – touche du doigt la même lassitude
que l’Ecclésiaste : il est des êtres que la vie ne blesse pas, mais qu’elle
finit par écœurer. Non qu’ils la haïssent : ils la trouvent simplement usée,
rance, étouffante. Et cette fatigue, loin de s’atténuer par la pensée,
s’accroît parfois sous son poids.
Car
lorsque nous disons : « Jusqu’à quand faudra-t-il recommencer ? Jusqu’à quand
cette mécanique épuisante ? », la réponse est terrible : toujours. Se
réveiller, s’endormir, avoir faim, se nourrir, trembler de froid, suffoquer de
chaleur… Rien n’achève rien.
Tout se
répète. Tout s’use. Tout revient.
Le monde
tourne en rond : la nuit avale le jour, le jour repousse la nuit, l’été meurt
dans l’automne, l’automne glisse vers l’hiver, l’hiver cède au printemps… mais
pourquoi ? Pour recommencer encore.
Nous ne
faisons rien de neuf. Nous ne voyons rien de neuf. Et parfois, cela donne la
nausée – la vraie, celle qui vient de l’âme.
Pour
beaucoup, vivre n’est pas souffrir : c’est pire.
C’est
constater, jour après jour, que tout est vain, que rien ne mène nulle part,
qu’on n’avance pas : on tourne.
Et que la conscience, loin de nous sauver, ne fait qu’éclairer l’immense cercle vide où nous marchons depuis toujours.
André Comte-Sponville
