jeudi 11 décembre 2025

On prétend que la philosophie devrait nous délivrer de

 



On prétend que la philosophie devrait nous délivrer de cette « mélancolie »… Mais souvent, c’est elle qui l’approfondit, qui l’ancre, qui l’aggrave. À force de regarder la vie en face, elle nous en révèle l’usure, la répétition, la vacuité. Sénèque – comme Lucrèce avant lui – touche du doigt la même lassitude que l’Ecclésiaste : il est des êtres que la vie ne blesse pas, mais qu’elle finit par écœurer. Non qu’ils la haïssent : ils la trouvent simplement usée, rance, étouffante. Et cette fatigue, loin de s’atténuer par la pensée, s’accroît parfois sous son poids.


Car lorsque nous disons : « Jusqu’à quand faudra-t-il recommencer ? Jusqu’à quand cette mécanique épuisante ? », la réponse est terrible : toujours. Se réveiller, s’endormir, avoir faim, se nourrir, trembler de froid, suffoquer de chaleur… Rien n’achève rien.


Tout se répète. Tout s’use. Tout revient.


Le monde tourne en rond : la nuit avale le jour, le jour repousse la nuit, l’été meurt dans l’automne, l’automne glisse vers l’hiver, l’hiver cède au printemps… mais pourquoi ? Pour recommencer encore.


Nous ne faisons rien de neuf. Nous ne voyons rien de neuf. Et parfois, cela donne la nausée – la vraie, celle qui vient de l’âme.


Pour beaucoup, vivre n’est pas souffrir : c’est pire.


C’est constater, jour après jour, que tout est vain, que rien ne mène nulle part, qu’on n’avance pas : on tourne.


Et que la conscience, loin de nous sauver, ne fait qu’éclairer l’immense cercle vide où nous marchons depuis toujours. 


André Comte-Sponville