"C’est
la magie seule du passé qui me ramène et me tient là, les yeux clos - le passé
sur lequel je me penche comme sur une tasse fumante et noire d’où montent,
enlacés en anneaux bleus de vapeur, le souvenir, le sommeil, le mirage, le
regret... Le passé, le beau passé rayé de soleil, gris de brume, enfantin,
transparent, fleuri de joies sans éclat, meurtri de chagrins si chers... Ah !
Ressusciter ce que je fus !... Quelle femme n’a espéré le miracle ? Revivre
tout ce qu’il y a dans un cœur d’enfant, savourer à nouveau ce qu’il a contenu de sagesse, de pudeur, de
diplomatie, de méfiance, - fixer et décrire le merveilleux instinct qui conduit
un enfant à taire ce qu’il doit cacher -, l’instinct qui le contraint à
demeurer pour tous un enfant, alors que retranché derrière son visage inachevé,
abrité par ses cheveux libres et son petit corps bondissant, il voit, il pense
gravement, mûrement, il juge, il souffre avec une discrétion fière".
Colette
Le Passé
