"J'aurais
pu dire "vieillir, c'est désolant, c'est insupportable, c'est douloureux,
c'est horrible, c'est déprimant, c'est mortel", mais j'ai préféré
"chiant" parce que c'est un adjectif vigoureux qui ne fait pas
triste. Vieillir, c'est chiant parce qu'on ne sait pas quand çà a commencé et
l'on sait encore moins quand çà finira. Non, ce n'est pas vrai qu'on vieillit
dès notre naissance. On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On
était bien dans sa peau. On se sentait conquérant, invulnérable. La vie devant
soi, même à cinquante ans, c'était encore très bien.... Même à soixante.
Si, si je
vous assure, j'étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme.
Je le suis toujours, mais voilà, entretemps, j'ai vu le regard des jeunes...
des hommes et des femmes dans la force de l'âge qui ne me considéraient plus
comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. J'ai lu dans leurs yeux
qu'ils n'auraient plus jamais d'indulgence à mon égard, qu'ils seraient polis,
déférents, louangeurs, mais impitoyables. Sans m'en rendre compte, j'étais
entré dans l'apartheid de l'âge".
Bernard
Pivot, Les mots de ma vie (2011)
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