J’ai
connu des périodes de bonheur, de plénitude, à la fois dans mes rapports
affectifs, dans mes rapports avec autrui et avec le monde mais je sais que le
bonheur est fragile parce que les personnes peuvent se séparer, ou mourir. Tous
les bonheurs que j’ai connus ont eu une fin mais d’autres sont survenus. La vie
n'est pas faite seulement d'une succession de peines et de moments heureux mais
parfois d’une dialectique curieuse qui fait que le malheur peut provoquer le
bonheur. Pour moi par exemple, le plus grand malheur de ma vie a été la perte
de ma mère quand j’avais dix ans. Mais ce vide affreux m’a amené à aller vers
la culture, notamment vers le livre et le cinéma. Et a fait naître en moi un
besoin de tendresse, d’affection, d’amitié qui m’a donné l’occasion d’avoir des
amours. Autrement dit, ce malheur initial fut une source de bonheurs.
Chronique
d'un été, 1960, Edgar Morin.