"
L'instinct des écrivains et des artistes est de ne pas avoir de respect et de
sympathie pour les dirigeants, les chefs, les patrons, les grands hommes
d'état, les hommes providentiels, les sauveurs de la patrie et pour tous les
autres tralalas. Si les écrivains et les artistes étaient tous pour le pouvoir
établi, ce serait à désespérer de tout. Et de toute façon, dans le domaine des
idéologies, la "grandeur", enfin, dès qu'on prononce ce mot, on pense
aussitôt la puissance, à Hitler et Staline. Il y a aujourd’hui une extrême
confusion dans la merde, due à l'abondance. Le monde ne semble plus avoir le
choix qu'entre le bourrage de crâne et le lavage de cerveau. Ajoute à cela ce
caractère individualiste qui fait que lorsqu'on parle en politique d'un
"grand homme", le français se sent personnellement diminué, comme si
on lui avait volé quelque chose. Je connais un monsieur très distingué qui n'a
jamais pu voter de sa vie parce que, donner sa voix à un autre que lui-même, ça
le met en rogne."
Romain
Gary, La nuit sera calme
